lundi 28 avril 2025

Consultation sur le numérique

On entend souvent l’argument selon lequel le monde numérique nous est imposé. Que nous n’avons pas été consultés pour donner notre avis, le choisir ou l’empêcher d’advenir. C’est vrai et il est inadmissible que ce débat public n’ait pas eu lieu. Nous pouvons le regretter. Ceci dit, c’est vrai aussi pour tout le reste (comme le passage de la charrette à traction animale à la voiture automobile, ou l’avènement de la télévision, de la machine à laver le linge, de la recherche médicale, de l’exploration spatiale, et tant d’autres sujets). Et donc pourquoi eût-il été plus normal sur ce sujet - le passage au numérique - que sur d’autres, de nous demander note avis ?)

Et en même temps, par ailleurs et surtout, rien ne dit que si nous avions été consultés, le résultat aurait été en notre faveur. C’est même l’inverse qui est le plus probable. Il y a fort à parier que la majorité silencieuse se serait exprimée en faveur du progrès technique. Les décroissants, les anti-industriels et les techno-critiques sont – hélas – une minorité parmi la minorité que sont les écologistes. En démocratie, le nombre compte. On ne peut pas l’évacuer.

Ed me donne deux ou trois contre-exemples pour montrer que la population générale, lorsqu’elle est consultée n’est pas toujours conformiste ou silencieuse :

- Il évoque d'abord l’existence dans les années 1990 d’une consultation (sondage ?) qui aurait eu lieu avant cette suppression et qui aurait montré que 80 % des personnes interrogées ne voyaient pas l’utilité d’avoir un téléphone portable personnel, outil qui jusque-là était réservé aux hôpitaux, services d’urgence, de police, pompiers, etc... Evidemment, après la suppression des cabines téléphoniques, la donne a changé. qui a facilité l’adhésion au téléphone portable . 

- Je rappelle aussi le référendum sur le Traité de Maastricht en 2005 : Non mais oui.

- Et enfin nous ajoutons la consultation citoyenne de 2020 qui s’est exprimée et dont on n’a pas retenu les propositions. Elle avait pourtant fait des propositions audacieuses et courageuses. Mais comme elles n’allaient pas dans le sens attendu par les pouvoirs publics (et de la finance), ces propositions ont été scandaleusement balayées.

Je le remercie donc d’atténuer mon propos.

Néanmoins je ne pense pas que ces deux ou trois exemples suffisent à invalider complètement l’idée générale. Ils en atténuent un peu la portée, peut-être. Ils apportent un éclairage sur deux cas de prises de position anticonformiste. Cela peut exister. D’accord. Ils montrent aussi et surtout (notamment par l’exemple des téléphones portables) qu’il y a une question de « trop tôt ». Car quelques années plus tard, plus personne ou quasiment ne contestait plus son intérêt. Et sa diffusion fut d’ailleurs aussi une affaire de marché. Tout le monde ou presque a voulu « s’équiper ». Ne pas posséder son téléphone portable personnel, puis assez vite après, son « smartphone », faisait de vous un marginal.

Une affaire de maturité de l’opinion, donc. Or, on entre ici dans un domaine pour lequel les gens de pouvoir se sont fait une spécialité : la manipulation de l’opinion. On sait depuis longtemps le pouvoir des médias sur l’opinion publique. On sait les utiliser. Donc on sait contrôler l’opinion. Plus ou moins quand même.

Mais cela ne change pas le fond. L’opinion publique est et reste majoritairement conformiste.

L’anticonformisme reste l’apanage d’une marge, d’une élite rebelle toujours minoritaire (et qui, paradoxalement, tient absolument à le rester. À tel point que pour certain-es (heureusement pas tous) de ces « élites rebelles », iels iraient jusqu’à quitter le combat et même changer de camp si celui-ci venait à être investi/envahi par la plèbe moutonnière. Il faut accepter d’explorer les méandres de la psychologie humaine pour comprendre ce curieux phénomène. Car ces minables élites rebelles sont avant tout mû-es par leur suffisance et leur désir de se distinguer des autres, voire par l’ambition d’une réussite sociale personnelle dans ce milieu militant, masquée derrière un altruisme de façade. Leur marginalité leur permet d’exister. Encore mieux, ils n’existent que par leur marginalité, leur minorité, leur particularité, leur anticonformisme. Si leurs positions devenaient majoritaires, cela ferait d’eux des conformistes, et cela, ils ne le supporteraient pas. Peut-être en mourraient-ils ! Mais rassurons-les : le changement n’est pas pour demain...)

Pour l’instant en tout cas, dans sa grande majorité, la population générale reste pragmatique, conformiste, avide de consommation de masse et de pouvoir d’achat. Les autres préoccupations, lorsqu’elles existent sont au second plan. Et donc, une consultation sur le déploiement de la 5G aurait peu de chances de rencontrer une opposition forte. D’autant plus que les décideurs auront bien pris soin de ne déclencher cette consultation que lorsqu’ils seront suffisamment certains que l’opinion publique est « prête », que les mentalités sont « à point », que « les carottes sont cuites »… Et c’est toujours eux qui décident du moment où ils « interrogent » ou « consultent » le peuple. Ils attendront toujours que l’opinion soit prête. Et même s’il y a eu quelques ratés par le passé (référendum 2005, consultation citoyenne…). Ces erreurs deviennent de plus en plus rares et improbables. L’expérience sert et l’IA aide...

Alors dormez tranquilles, messieurs/mesdames les élites rebelles. Personne ne viendra pas vous déranger dans votre pré carré d’activiste militant. Personne ne viendra vous contester la place d’activiste reconnu dans le milieu que vous avez atteint au prix de tant d’efforts, de renoncements et de sacrifices. Il ne s’agirait pas que le premier venu vous passe devant maintenant ! Rassurez-vous : le bas-peuple ne viendra pas déranger votre élitisme intellectuel. Vous pourrez continuer à manifester minoritairement et à vous faire opprimer par l’État policier tout en vous drapant dans l’habit du justicier héroïque qui se bat pour la liberté du peuple...

mardi 11 mars 2025

Sûr de rien

Je crois que je ne suis sûr de rien. Ou peut-être si, de certaines choses quand même. Il y a peut-être des choses dont je suis sûr. Mais ce n’est pas certain. Voilà.

On va faire avec. Je n’ai aucune certitude. Je suis en réflexion permanente.

Tout en évitant de devenir une girouette, je m’efforce de rester toujours ouvert au changement, pour autant que celui-ci ait la puissance nécessaire pour dépasser le point de réflexion auquel j’étais parvenu auparavant. L’exercice est souvent périlleux et le chemin de crête sur lequel je dois circuler est souvent étroit. Je dois parfois jouer au funambule.

Rien n’est certain, sauf la mort. 

Mes doutes, mes incertitudes

Ne suis-je pas en train de nourrir une certaine forme de naïveté, voire d’irresponsabilité à prôner une société anti-industrielle, anti-productiviste, anti-extractiviste, anti-numérique et décroissante ?

Certes, ce projet semble très tentant et séduisant, mais est-il vraiment réaliste ?

Ne suis-je pas tombé dans l’utopie ?

On est sur le terrain des convictions, et non pas des certitudes.


Toutes mes idées, toutes mes convictions sont provisoires. Elles sont les miennes jusqu’à ce que des idées ou des opinions plus justes les détrônent.

Les principaux critères qui constituent le fondement de mes idées sont la vérité, la justice et la préservation de la vie dans le bonheur partagé pour les humains sur la Terre.

Je m’efforce de toujours conserver un esprit critique pour former mes opinions.

Je veille à me tenir à l’écart des « mauvaises raisons ». En effet, j’ai observé que de nombreuses personnes, dans le milieu militant notamment, ont adopté des opinions et agissent pour de mauvaises raisons.

Ces mauvaises raisons peuvent être par exemple :

- la fidélité aveugle à son groupe (désir de rester intégré), à son camp (ne pas trahir)

- les conflits de loyauté (être tenu par une dette morale)

- la recherche d’une image personnelle valorisante

- la fréquentation de sources d’information non fiables, voire manipulatrices

- des erreurs de raisonnement logique

- un intérêt matériel, financier ou relationnel

Souvent mes positions, mes opinions, mes convictions, mes croyances, mes connaissances, mes principes et mes valeurs sont liées entre elles, et parfois même, reposent les unes sur les autres en formant une pyramide. Mais pas toujours.

De sorte que la remise en question de certaines idées oblige, par souci de cohérence, à en déplacer d’autres.

C’est pourquoi il est parfois difficile, voire impossible de changer d’idée puisque cela m’obligerait à abandonner une idée supérieure à laquelle je suis profondément attaché, toujours en vertu des principes de vérité, de justice et de bonheur humain que j’ai cités pus haut.

À la base de la pyramide, il y a des connaissances auxquelles j’accorde le degré de certitude le plus élevé. Ce sont par excellence des connaissances mathématiques, des lois physiques et des certitudes morales. Typiquement, cela sera quelque chose du genre :

« Deux plus deux égale quatre »,

« Le carré de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des deux autres côtés. »,

« Dans un référentiel galiléen, le vecteur vitesse du centre d'inertie d'un système est constant si et seulement si la résultante des vecteurs forces qui s'exercent sur le système vaut le vecteur nul. »,

« La croissance infinie est impossible dans un monde fini. », 

« Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse. ».

J'en profite pour citer Pièces et main d'œuvre :
Les lois physiques, notamment celle de l’entropie, produisent déjà leurs effets sur le milieu naturel dont dépend notre survie. Les ignorer relève de l’obscurantisme, de la folie suicidaire, et ni « l’électrification des usages », ni l’« intelligence » artificielle n’y changeront rien. Les faits sont définitifs."

jeudi 30 janvier 2025

Zéro numérique

 

Zéro numérique

version remaniée du 27 janvier 2025


Pour de nombreux activistes écologistes militants, il est de bon ton d’être critique, voire hostile à la numérisation du monde. Et il y a évidemment de bonnes raisons de l’être. Comme il y a de bonnes raisons de se méfier1 de Trump, de Musk, de StarGate, de Jeff Bezos, de Mark Zukerberg, de Ray Kurzweil, de tous les libertariens et tous les transhumanistes. C’est ainsi que dans les milieux écologistes et militants, il n’est pas trop difficile de trouver des critiques argumentées et des oppositions sérieuses à cette vision déshumanisée.

Pourtant, concernant le numérique du quotidien, la critique reste trop souvent en demi-teinte et reléguée au second plan. Comme si partout, y compris dans les sphères des activistes climatiques, on s’était résigné à sa présence. Tout se passe comme si les avantages immédiats, y compris dans les luttes militantes, nous empêchait de pousser trop loin la critique.

Or, refuser de voir la continuité qui existe entre d’une part, ce triste projet transhumaniste et d’autre part, le numérique dans ses usages les plus répandus, à savoir Internet, le smartphone, les réseaux sociaux, les messageries ou l’IA, c’est se voiler la face. Refuser de voir que le numérique du quotidien fait partie du projet transhumaniste, c’est se voiler la face. C’est pourquoi le combat ne peut pas se mener dans la demi-mesure (alternumérisme, open source, numérique responsable,...). Il faut avoir à l’esprit que la numérisation du monde est un projet global et cohérent qui ne peut être combattu que dans sa globalité. Refuser de voir cette évidence, c’est jouer le jeu de l’adversaire.

Les arguments pour ne pas s’attaquer frontalement aux usages du quotidien, domestiques sont basiques : « c’est plus pratique », « c’est plus rapide », « c’est moins cher », « on n’arrête pas le progrès », « chacun est libre, ça existe, je m’en sers »... Dans les maisons, dans les familles, dans les foyers, faire disparaître le numérique (ordinateurs, tablettes, téléphones mobiles, etc.) relève bien souvent d’une gageure.

Et en même temps, ces arguments sont imparables. Qu’avons-nous à y opposer, sinon des arguments moraux et culpabilisants, ou une alerte environnementale apocalyptique toujours différée que personne ne veut entendre et qui n’a d’autre effet que nous faire passer pour une secte de prêcheurs millénaristes.

La difficulté est encore plus insurmontable dans le domaine professionnel : « Vous ne pensez tout de même pas que vous allez renverser le cours du monde avec vos petits tracts en papier ? ». Éradiquer le numérique dans les associations, les entreprises de toute taille, les administrations, les universités, les États, les organisations intergouvernementales ou supranationales, dans toutes les institutions de l’Union européenne, à l’ONU, dans toutes les organisations, de tous les villages, de toutes les villes, de toutes les régions, de tous les pays, sur tous les continents, à travers tous les océans. Supprimer tous les ordinateurs, tous les ordiphones, arrêter l’IA, la 5G, la 4G et toutes les G. « C’est tout simplement irréalisable », nous diront la plupart. « Vous n’avez sans doute pas conscience de ce que vous envisagez ! ». Et c’est bien ce procès en irréalisme, ce reproche d’utopie qui nous sera fait d’abord. On aura alors compris la portée de notre projet : il ne s’agit pas de réduire notre consommation d’écrans. Mais bien de revenir à rien de moins qu’une situation du numérique qui était celle de 1850. c’est-à-dire zéro numérique dans le monde.

Cette première mise au point entend écarter le reproche en inconscience : nous avons bien clairement conscience de l’immensité, du gigantisme, de la dimension astronomique de ce projet. Nous mesurons combien infime est l’espoir de réussir. Mais nous n’avons pas d’autre choix.

« Et puis ce n’est pas souhaitable », nous diront-ils encore. Qui accepterait ce retour en arrière ? Ceux qui comme nous sont convaincus que c’est notre seule issue pour échapper au désastre. Et le désastre est sous nos yeux. Voyez seulement !

Chacun des thèmes qui vont être ici énumérés mériterait d’être développé, et pourtant chacun devrait suffire à lui seul à nous faire comprendre que c’est le mal absolu qui se dissimule derrière la numérisation du monde. Combien de fois ai-je lu ou entendu de la part de sérieux détracteurs du numérique2 le poncif suivant : « Sans aller jusqu’à diaboliser le numérique... » ou « Il ne s’agit pas bien sûr de diaboliser le numérique... ». Il nous faut revendiquer et assumer le droit de le diaboliser. Sans grand effort, il serait même facile de développer ici une version « mystique » propre à séduire les esprits perchés, mais ce texte y perdrait trop en crédibilité pour les esprits rationnels. Considérons seulement, sérieusement, objectivement, comment le numérique a facilité et amplifié les fléaux suivants, et comment certains qui n’existaient quasiment pas avant lui sont advenus avec le numérique.

- la cybercriminalité, le dark web : narcotrafic en ligne, traite d’êtres humains, enlèvements, meurtres commandités, tortures et actes de barbarie se développent.

- les arnaques et escroqueries en ligne

- les fake news, puis les deep fake. Quelle évolution à prévoir avec l’IA et l’IAG ?

- le porno, gratuit, violent, sordide, à portée de tous, y compris des enfants

- l’hypersexualisation et marchandisation des corps (Onlyfans, ...)

- Les réseaux sociaux avec la haine en ligne

- les messageries cryptées dont raffolent les activistes

- le cyberharcèlement

- les cryptomonnaies : l’appât du gain, l’attachement aux biens matériels, l’éloignement des spiritualités (partout dans le monde)

- Les jeux de hasard en ligne

- La marchandisation du monde et du vivant

- le clonage humain

- la surveillance et le contrôle des populations et des individus

- les atteintes aux libertés individuelles et au droit à l’anonymat

Ainsi la méfiance prend la place de la confiance. La haine supplante la fraternité. L’individualisme et la compétition deviennent la règle. La solitude et l’isolement sont plus forts.

Si ce n’est pas l’enfer, ça y ressemble...

Oui, bien sûr, il faut diaboliser, diaboliser et encore diaboliser le numérique. Pour accompagner vers cette prise de conscience généralisée indispensable au projet de libération de l’emprise numérique. Pour agir maintenant, pour la déprise numérique. On doit le diaboliser pour ce qui se trouve à l’intérieur mais aussi pour ce qu’il provoque à l’extérieur. Et là encore, les dégâts sont indescriptibles : inégalités, violence, misère, épidémies virales, maladies mentales, suicides…

Si ça ressemble à l’enfer, c’est que le numérique est diabolique.

Et préparons-nous déjà à accueillir le numérique quantique…

Cette forme de radicalité peut hélas être perçue comme de l’intransigeance. Les termes « éradiquer » ou « éradication » présenteraient un risque non négligeable de dépréciation du message. En effet ces termes sont très négativement connotés (Les nazis voulaient « éradiquer » les Juifs ; on « éradique » des « nuisibles »). Ces connotations négatives facilitent la critique en faisant passer la nécessaire radicalité pour de l’intransigeance malsaine et totalitaire, qu’il conviendrait de modérer ou de tempérer. Or le numérique se nourrit de nos hésitations. Ne pas le dénoncer radicalement suffit à le renforcer.

Renoncer au numérique sans vouloir l’éradiquer, c’est comme jeter nos couteaux et laisser les fusils aux robots.

Bien évidemment, la crédibilité de la démarche de déconnexion cohérence imposerait de commencer par appliquer à soi-même. Ne serait-ce que pa souci d’exemplarité. Mais qui suivrait si l’on demandait cela tout de suite ? Sans doute de valeureu(se)x(s) militant(e)s3 que je tiens ici à saluer et auxquel(le)s je tiens exprimer mon plus profond respect, pour le combat patient qu’ils et elles mènent sans relâche depuis tant d’années. Mais il faut tenir compte du principe de réalité : on n’obtiendrait pas le rassemblement de masse recherché. Parce qu’il est impossible de sauter l’étape indispensable de la prise de conscience généralisée. Sans jamais renoncer aux efforts individuels de ceux qui en sont capables, c’est donc cela qui doit être notre premier objectif.

Mais cette voie n’est pas la seule. Il ne serait pas sérieux de croire que la population mondiale peut, du jour au lendemain se passer du numérique dans ses usages du quotidien, ni d’entrevoir une disparition totale du numérique avant un horizon indéterminé.

C’est pourquoi, parallèlement à ce combat de première ligne, parce que certains signes montrent que les mentalités sont prêtres, il est temps de renforcer un autre front à même de rassembler massivement : c’est la lutte sur le terrain des idées. Car c’est d’abord sur le terrain des idées qu’un espoir subsiste. Dans le monde entier, partout où il reste de Terriens attachés à leur planète, des humains de bonne volonté proches du vivant, des paysans cultivant leur terre, la possibilité de renverser la vapeur existe. Elle reste une hypothèse, certes fragile, mais encore possible.

Si nous voulons conserver cette maigre chance de mobilisation générale, il serait suicidaire de nous imposer dès maintenant de renoncer aux outils et aux technologies auxquelles, par ailleurs, nous sommes parfois attachés, ou plutôt desquelles nous sommes souvent dépendants. Rien ne nous oblige à le faire. Il ne sera demandé à personne de renoncer à son ordinateur ou à son ordiphone… Bien sûr, si certains y parviennent, on ne peut que les encourager en les félicitant. Il y aura toujours des héros ou des alliés qui s’en sentiront capables. La déconnexion éthique individuelle reste un modèle expérimental destiné à résister et à maintenir la pression sur les institutions. Lorsqu’elle prend la forme d’expériences territorialisées et collectives, la déconnexion totale peut même devenir une vitrine qui sert à démontrer, et permet de diffuser note projet. Mais elle ne peut pas devenir une exigence initiale pour les futurs adhérents. Car elle ne doit pas nous détourner de notre objectif collectif politique. Individuellement, chaque individu qui décide de rejoindre le projet reste libre du moment de son passage aux actes. Si l’on peut comprendre l’impatience de retrouver le vrai goût de la vie, ou le besoin de mise en cohérence idées/actes, notre démarche est toute autre : elle est politique et donc collective. Ce qui est recherché dans un premier temps c’est l’adhésion aux idées, au principe, aux valeurs. Parallèlement, jusqu’à ce que notre projet de déprise numérique soit devenu majoritaire (ou suffisamment partagé, à nous d’en déterminer le seuil), il faudra multiplier les expériences collectives locales. Plaider sans concession. La victoire sera collective. Démocratique. Mondiale. Et locale. Et encore mondiale. Et encore locale. Avec toujours le risque de l’échec. Mais toujours vivace l’espoir d’un futur meilleur car nous avons en commun la conviction que notre futur, celui de nos enfants, et celui des autres vivants, serait meilleur sans numérique.

C’est notre seule issue pour échapper au désastre. En effet, face à ce problème planétaire, les expériences locales sont à encourager, à envisager comme une étape, une phase transitoire. Il s’agit de multiplier des îlots, des sortes de safe place sans numérique. L’objectif final ne sera pas atteint tout de suite. Il n’est rien d’autre que d’éradiquer toute forme de numérique et toute forme d’informatique de la planète. Du Canada au Mexique en passant par le Panama et le Groënland, jusqu’à la Chine, Madagascar, Berlin, Belloc en Ariège, Lamazère, ou Montcuq.

Si on n’a pas encore compris la catastrophe vers laquelle nous emmènent ces libertariens et ces transhumanistes, alors on n’a rien compris ou bien l’on se fait complice. Matthieu Amiech, du collectif Écran Total le rappelle très justement dans son dernier livre4 : « Qui ne conteste pas l’emprise numérique n’a rien de sérieux à dire sur le capitalisme ». Et donc encore moins sur le transhumanisme. Si en revanche, on est conscient de la catastrophe qui vient et qui a commencé, alors, il n’y a aucune hésitation à avoir : il faut clamer haut et fort notre opposition radicale au numérique. Que l’on s’entende bien encore une fois : cette prise de position n’est pas un engagement à se passer du numérique tant qu’il existe. Il s’agit de se positionner en faveur de son abolition qui sera décidée démocratiquement puis mise en œuvre par les peuples, dans le plus vaste mouvement de libération ayant jamais existé.

À ce jour, cette prise de position radicale est encore ultra minoritaire, en France comme dans le monde. N’empêche, il existe un peu partout sur la planète des mouvements contestataires qui alertent, qui mettent en garde contre ce danger du numérique. Trop souvent hélas, on trouve des mouvements limités à la lutte contre les méfaits des écrans ou la consommation énergivore des data-centers. Même si c’est déjà un début qui fait plus facilement consensus, il ne faut pas en rester là. Ce n’est que l’arbre qui cache la forêt. Ne jamais perdre de vue, malgré l’ampleur – et le mot est faible - de la guerre à mener, que notre adversaire n’est pas la surexposition aux écrans qui fait augmenter les taux de suicides et de maladies psychiatriques, ni l’extractivisme des minerais rares qui ravage l’Afrique, ni l’exploitation des enfants qui meurent dans les mines, ni la surconsommation électrique qui aggrave le réchauffement climatique, ni tant d’autres dommages qui masquent le sujet : le numérique est le faux-nez du transhumanisme. C’est une guerre contre l’humanité pour établir le règne de l’homme-machine.

S’il existe une solution pour échapper à ce désastre, elle ne peut être que démocratique, délocalisée, multicolore et populaire. Elle ne peut-être que dans la prise de conscience généralisée qui précédera l’action. Elle est dans la mise en réseau de nos moyens pour parvenir à cette prise de conscience mondiale et généralisée. Partout, toujours, en texte, en musique, en peinture, en essai, en conférence, en réunion associative, syndicale ou politique, discussion de comptoir, en repas de famille, avec tact et mesure, patiemment convaincre de l’urgence de revenir à une société humaine, avec zéro numérique. Et s’il faut pour cela revenir un ou deux siècles en arrière, pourquoi pas, si c’est pour éviter que celui-ci ne soit le dernier.

RXINA, 24 janvier 2025


Pour terminer sur une touche de poésie, je voudrais citer Wendell Berry, poète fermier contemporain du Kentucky :

« Si nous sommes devenus un peuple incapable de penser, alors, la pensée brute de la puissance nue, de l'avidité nue pensera à notre place. »

Nul lieu n'est meilleur que le monde, Poèmes choisis et traduits de l'américain par Claude Dandréa, Arfuyen, août 2018, 160 p., 18€

1 - Même si personne, cependant, n’est obligé d’être contre. Certains peuvent en effet trouver des avantages et des bienfaits à tous ce progrès technologique, y compris à la vision finale d’un monde de cyborgs ou d’humains hyperconnectés. On a encore le droit de penser avec Elon Musk que la colonisation de Mars est la solution ultime à la survie de l’humanité. On a le droit.

2Par exemple Michel Desmurget qui a fait un travail de recherche extraordianire dans La fabrique du crétin digital. Mais il est loin d’être le seul.

3 - Je pense particulièrement à certaines membres d’Écran Total Occitanie que je connais personnellement, où à tant d’autres, ici ou là en France, qui pratiquent la déconnexion et le refus individuel et collectif du numérique dans leur vie quotidienne. Leur engagement est essentiel et il faut encourager tous ceux, celles et celleux qui le souhaitent à les rejoindre dans la résistance.

4 - Peut-on s’opposer à l’informatisation de nos vies ?, La Lenteur, 2024

lundi 20 janvier 2025

Les oppositions

 

Les oppositions

Texte à rapprocher d’un autre texte de mon blog intitulé « Réconcilier les extrêmes »

Israël/Hamas

Ukraine/Russie

Union Européenne

Transhumanistes/Décroissants

Laïcs/Croyants : catholiques intégristes, islamistes djihadistes, autres…

Antifas/Fachosphère

LFI/RN


Chaque fois, dans chaque cas, chaque camp est sincère et convaincu de se battre pour le Bien. Chaque camp se considère comme le camp du Bien, confronté au camp du Mal.

Le combat contre l’adversaire est perçu comme une mission centrale ne souffrant aucune modération. C’est ce qui explique qu’il lui est impossible (à chaque camp), de renoncer, de reculer, de faire marche arrière, le moindre compromis, la moindre concession étant vécue comme une défaite, un début de capitulation, voire une forme de lâcheté. Et ce manichéisme se prolonge et se retrouve à une plus petite échelle, à l’intérieur des partis politiques par exemple.


À ce compte-là, comment espérer faire changer l’adversaire ?

D’abord en reconnaissant ce qui vient d’être énoncé, c’est-à-dire en acceptant l’idée que « ceux d’en face » ne sont pas des monstres, qu’ils sont simplement des humains comme nous, qui sont comme nous, convaincus d’avoir raison, d’être dans le Vrai, de se battre pour le Bien et qu’à ce titre je dois voir dans leur engagement, leur combat, leur cause, et dans le refus de céder du terrain, le même courage que celui que mon camp met à faire la même chose.

Ensuite, je conseillerai de procéder à une introspection personnelle originale : qu’est-ce qui a fait que j’en sois arrivé à être dans ce camp pltôt que dans celui d’en face ?

Quels ont été les éléments-clés (extérieurs à moi) qui m’ont conduit, poussé, vers ce camp ?

Probablement devra-t-on se plonger dans sa propre histoire familiale, ses racines transgénérationnelles, sa généalogie, sa culture. Mais aussi d’autres éléments : a-t-on été en continuité ou au contraire en rupture ou en opposition avec nos valeurs familiales ?


Au-delà de la seule piste familiale, il faudra aussi explorer les événements extérieurs, humains ou non-humains, qui ont jalonné notre parcours ou ont été déterminants dans nos choix de vie : des rencontres, des expériences, des événements, des déclics, des prises de conscience, des réalités traumatisantes, marquantes, révoltantes, émancipatrices, fondatrices ; mais aussi des motifs moins nobles, moins avouables, comme des conflits de loyauté, des ambitions secrètes, des convoitises cachées, des peurs irrationnelles...


Pourquoi ? À quoi tiennent ces différents choix, ces différentes évolutions : pas toujours de bonnes raisons. Et quand bien même.

Prendre conscience, réaliser que ces choix auraient pu être différents voire inverses si nous nous étions trouvés dans une situation, ou simplement des circonstances, différentes ou inverses.

Dès lors, prendre conscience et réaliser la relativité de ces choix et positionnements. Leur relatiuvité versus leur absolue vérité.

Enfin, il s’agit de peser, de mesurer le pour et le contre : devant une alternative de choix, quels seront les conséquences de chaque choix ? Évaluer les conséquences du renoncement, comme celles, à l’inverse, de l’obstination.

jeudi 27 juin 2024

Dilemme entre esprit critique et dogmatisme

 

Dilemme entre esprit critique et dogmatisme. Voici une jolie pensée :


« Je préfère mille fois me tromper en pensant par moi-même

plutôt qu’avoir raison en suivant aveuglément les autres. »


Pensée séduisante car elle affirme la primauté de la liberté de penser, elle défend l’esprit critique contre le suivisme, l’idéologie ou le dogmatisme, la réflexion et le raisonnement contre l’esprit moutonnier.


Mais, en même temps :


N’y a-t-il pas de la prétention, de la vanité, et un certain orgueil mal placé dans cette soi-disant maxime ?


Vaut-il vraiment mieux se tromper en n’écoutant que soi-même plutôt qu’avoir raison en suivant un collectif ?


Et là, on touche aux limites de la jolie pensée précédente : est-il vraiment pertinent et défendable de s’obstiner seul ? L’intelligence collective plutôt que le penseur solitaire, le travail d’équipe plutôt que le chercheur isolé, la solidarité plutôt que l’individualisme… ne sont-ils pas, en plus d’être plus moraux, également plus efficaces pour atteindre la vérité et la connaissance juste et vraie ?


Comme toujours, la sortie de ce dilemme viendra de la recherche d’un équilibre.


Ce qui, il faut bien le reconnaître, ne nous fait guère avancer et ressemble fort à un retour au point de départ.


Si ce n’est tout de même que l’on aura un peu réfléchi à la question et que l’on pourra se prévaloir d’une certaine prise de conscience des enjeux.


Peut-être faudra-t-il moduler le propos, notamment en « jouant » avec l’adverbe « aveuglément ». En plaçant et en utilisant des curseurs pour préciser cette pensée et trancher au cas par cas. L’équilibre est à rechercher en toutes circonstances.


Dilemme :

Thèmes :

Esprit critique

Dogmatisme

Suivisme

Idéologie

Religion

Eschatologie

lundi 24 juin 2024

Immigration et délinquance

 Il y a des idées que je n’aime pas. Et ce n’est pas pour autant qu’elles sont fausses ; il y a des idées que j’aime, et ce n’est pas pour autant qu’elles sont vraies.


Par exemple, je n’aime pas l’idée qu’il existerait un lien entre immigration et délinquance ou criminalité. Cette idée vient percuter mes valeurs humanistes, universalistes, humanitaires, d’amour, d’accueil de l’autre, d’hospitalité, de solidarité… Toutes ces valeurs sont profondément ancrées dans mon esprit, cerveau, caractère, idéal, etc.

Désigner l’étranger à la vindicte populaire est tout ce qu’il y a de plus éloigné de mes valeurs.

« Si tu diffères de moi, mon frère, bien loin de me nuire, tu m’enrichis. »

(Notez bien que si je reconnais l’étranger comme un frère, je ne me sens aucune affinité avec les délinquants de tout poil.)


Je préférerais croire qu’il n’existe aucun lien entre immigration et délinquance. Or c’est faux. Puisque de toutes façons, tout est lié, il existe des liens entre tout. Ce n’est qu’une question de degré de lien. C’est-à-dire de lien plus ou moins direct.


Sans doute n’existe-t-il pas de lien parfaitement direct entre immigration et délinquance1.


En dépit de ce qu’en conclut l’article de The Conversation, l’étude du CEPII ne dit pas le contraire : « Ce n’est pas le fait d’être immigré en soi qui conduit à plus de délinquance, mais des caractéristiques qui, lorsqu’elles se retrouvent chez des natifs, conduisent également à plus de délinquance. » Ce qui n’infirme aucunement la thèse du lien indirect que je soutiens ici, et même qui apporte une confirmation du fait que certaines caractéristiques conduisent à « plus de délinquance ». Je ne fais que préciser que ces caractéristiques se retrouvent plus souvent chez les personnes immigrées.


En revanche, il va être très difficile, et c’est un euphémisme, de démontrer l’absence de tout lien entre immigration et délinquance. Ce ne sera peut-être pas un lien direct, d’accord. Mais si on accepte de complexifier un peu sa pensée et d’admettre que des liens peuvent être indirects, alors l’absence de tout lien, y compris indirect, sera indémontrable.


Je penche donc plutôt pour l’idée qu’il existe un lien, a minima un lien indirect, entre immigration et délinquance ou criminalité.


Et cette idée, cette pensée, ne me plait pas, mais alors pas du tout. Elle a le défaut de me classer parmi les gens de droite, voire d’extrême droite, dans la fachosphère et je déteste ça !


Dois-je alors être fidèle à ma raison qui me conduit à penser ainsi ?

Ou être fidèle à mes valeurs et rejeter cette pensée parce qu’elle ne me plait pas ?


Dois-je choisir une voie médiane de l’entre-deux, du compromis, rester modéré, centriste ?

Dois-je rechercher des éléments factuels, des précisions chiffrées (statistiques, taux, études scientifiques…) pour compléter ma connaissance rationnelle de sujet ? N’est-ce pas reculer pour mieux sauter ? Dois-je au contraire, me tourner vers des guides spirituels ou philosophiques qui me montreront la prévalence des valeurs sur la raison pure ? Ou l’inverse ?


Comment faire lorsque nos valeurs et notre raison sont en conflit ?


Toujours rechercher l’équilibre. L’équilibre et la modération sont la solution.

« ils ont les mains propres, mais ils n’ont pas de mains ».

Charles Péguy à propos des idéalistes, disciples de Kant


Qui nierait par exemple que l’immigration a des conséquences sociales ?

Ce serait stupide car l’immigration est en soi un phénomène social.

Ces conséquences sociales de l’immigration sont à considérer à la fois pour la population immigrée, c’est à dire les immigrés eux-mêmes, et également pour la population générale, ceux qui les accueillent, ceux qui étaient là avant, la population « de souche »


1) Il existe un lien direct entre immigration et difficulté sociales et financières

En quittant pays, langue, culture, origines, les immigrés subissent la plupart du temps un déclassement (même si leur situation était déjà peu enviable puisqu’ils ont dû partir). En dépit des efforts d’accueil qui leur est réservé par les autorités, ils peuvent dans certains cas ressentir l’humiliation de devenir des citoyens de seconde zone.

De toutes façons, ils éprouveront naturellement le besoin de se rassembler pour s’entraider au sein d’une communauté. Il s’agit d’abord de se nourrir, trouver un logement, du travail, scolariser les enfants, etc.. (Plus tard, apparaîtront d’autres besoins moins primaires : célébrer des fêtes, commémorer des événements, faire vivre leur langue et leur culture, perpétuer des traditions, des valeurs …). S’intégrer à la République française, une et indivisible, qui ne reconnaît aucune communauté, peut s’avérer lointain pour nombre d’entre eux.

Quoiqu’il en soit, les premières générations cherchent uniquement à survivre. Pour cela ils acceptent des conditions difficiles, (logement, travail…) et se retrouvent naturellement, sinon dans des ghettos, en tout cas souvent dans des cités défavorisées.

Cet état de faits vient illustrer le lien entre immigration et difficulté sociales et financières.

Il serait malhonnête de le nier. Même s’il existe évidemment des exceptions à la règle, d’une manière générale, tout le monde s’accorde à reconnaître ce lien.


2) Il existe un lien direct entre difficultés sociales et financières et délinquance ou criminalité

Les enfants de la seconde génération grandissent dans ces conditions (logement, pauvreté, illettrisme, chômage, drogue, trafic, délinquance…) et s’il est vrai que, fort heureusement, tous ne sombrent pas dans la délinquance, il demeure que beaucoup d’entre eux vont constituer les rangs de ceux qu’on appelle « les jeunes des banlieues » et dont une part non négligeable commettront des infractions, des délits ou des crimes et s’opposeront à la police. C’est un fait.


Vous l’avez compris, mon propos consiste à enchaîner ces deux liens directs pour mettre en évidence le lien indirect, mais néanmoins réel, qui existe entre immigration et délinquance, criminalité ou même, prison.


Or, je n’aime pas du tout cette idée, je voudrais croire à l’idée contraire, mais en même temps, je ne peux rejeter ce qui m’apparaît avec évidence.


D’où mon conflit entre valeurs et raison.

1 - Ce qui ne veut déjà pas dire qu’aucun immigré ne deviendra un délinquant.

Dans certains cas exceptionnels, un immigré va devenir délinquant comme un local devient délinquant, c’est-à-dire sans que rien dans cette chute ne puisse être imputée au facteur « immigration ». Il serait devenu délinquant même s’il était resté dans son pays.

lundi 8 mai 2023

Appel inconnu

 Je voudrais évoquer ici un effet de la technique sur nos comportements.

Lorsqu’un smartphone - outil soi-disant intelligent - reçoit un appel d’un numéro qui n’est pas enregistré dans ses contacts, il affiche « inconnu ».

Le mot « inconnu » sonne déjà un peu comme « inquiétant », voire pour pour les plus méfiants comme « ennemi ».

Quoiqu’il en soit, l’alerte « inconnu », associée à la surprise et à l’urgence de devoir prendre une décision (répondre ou non), fait que le plus souvent, l’utilisateur ne répond pas à l’appel.

D’ailleurs, pour la plupart des gens, cette décision a été automatisée. Il est rare qu’on attende l’appel pour se poser la question. En général, pour ne pas être pris au dépourvu, on a pris en amont le temps de réfléchir : «  Que dois-je faire, avec les appels « masqués » ? et, en général, la décision réfléchie de rejeter ces appels est prise une bonne fois pour toutes.

Or, ce n’est pas anodin.

À quel risques s’expose-t-on vraiment en prenant en prenant l’appel ?

Concédons qu’il n’est pas très agréable de devoir répondre à un appel publicitaire ou à une tentative d’arnaque. Mais n’est-on pas libre de raccrocher après avoir évalué l’appel ? Et même libre de bloquer un numéro si nécessaire ?

Ces petits désagréments possibles sont à mettre en balance avec les conséquences de la décision de suivre l’injonction de la machine : « Rejette l’inconnu ! »

La perte d’humanité contenue dans le fait de déléguer à la machine le droit de décider s’insinue insidieusement à travers ce vocabulaire.

Soit dit en passant, s’il y existe effectivement des appels indésirables qui nous poussent à ne pas décrocher, c’est le plus souvent de la publicité. Or qui s’étonnera que le petit coup de pouce pour nous inciter encore plus à aller dans le sens de la machine, vienne de la publicité, ce pilier du système machinal ?

En fait, le mot « inconnu » qui s’affiche sur l’écran signifie seulement que le numéro qui appelle ne fait pas partie de la liste de mes contacts enregistrés.

D’abord ce n’est pas parce qu’un numéro n’est pas enregistré dans la liste des contacts du téléphone que c’est forcément une personne inconnue qui appelle : c’est peut-être un ami dont on n’avait pas encore le numéro. Ce peut être un ami en panne de batterie qui utilise le portable de quelqu’un d’autre. Ce peut être un vieil ami que l’on n’a pas revu depuis longtemps… Ce peut être un proche qui vient de changer de numéro...

Ensuite même si c’est un inconnu qui appelle, ce n’est pas forcément un ennemi.

Ce n’est pas parce que la personne qui appelle nous est inconnue que c’est un ennemi (Tous nos amis n’ont-ils pas commencé par être des inconnus?)

Ce peut être une personne qui a besoin d’aide… Ce peut être une urgence… Ce peut être une bonne nouvelle. Ce peut être une belle opportunité…

Mais l’inconnu fait peur. L’imprévu n’a pas sa place dans le monde numérique. La machine nous fait insidieusement associer inconnu et indésirable. On peut pourtant imaginer mille cas où si on répondait à l’appel, on ne le regretterait pas. Et dix-mille cas où on pourrait regretter de n’avoir pas répondu.

L’inconnu de la machine n’est pas mon ennemi. Je ne suis pas la machine.

La décision de prendre l’appel ou non devrait appartenir à chacun de nous. Certes. Loin de moi l’idée de culpabiliser les personnes qui feraient en toute conscience le choix automatisé de ne pas prendre les appels masqués. D’abord parce que ça me fâcherait avec à peu près tout le monde.

Mais surtout parce que mon message est tout autre.

Ce que je veux montrer, c’est que ce choix n’est pas fait librement par l’humain. Ce que je que je veux montrer, c’est que c’est la machine qui nous impose sa vision.

C’est la machine qui impose discrètement son vocabulaire (« inconnu », « masqué », « indésirable »). Et ce vocabulaire n’est pas neutre. C’est la machine qui nous oriente vers une certaine décision, vers un certain comportement. Ce choix fait insidieusement par la machine à notre place est loin d’être neutre. C’est un choix qui favorise une attitude de précaution, qui élimine les risques. C’est le choix de la fermeture et de la sécurité contre celui de l’ouverture et de la liberté. Peu à peu, ce choix s’instille dans nos habitudes, banalise les comportements de méfiance et de rejet de l’autre. Ce choix n’est pas anodin et nous pousse à agir dans un certain sens. Et ce sens n’est pas exactement celui de l’humanité.



Consultation sur le numérique

On entend souvent l’argument selon lequel le monde numérique nous est imposé. Que nous n’avons pas été consultés pour donner notre avis, le ...