Zéro numérique
version remaniée du 27 janvier 2025
Pour de nombreux activistes écologistes militants, il est de bon ton d’être critique, voire hostile à la numérisation du monde. Et il y a évidemment de bonnes raisons de l’être. Comme il y a de bonnes raisons de se méfier1 de Trump, de Musk, de StarGate, de Jeff Bezos, de Mark Zukerberg, de Ray Kurzweil, de tous les libertariens et tous les transhumanistes. C’est ainsi que dans les milieux écologistes et militants, il n’est pas trop difficile de trouver des critiques argumentées et des oppositions sérieuses à cette vision déshumanisée.
Pourtant, concernant le numérique du quotidien, la critique reste trop souvent en demi-teinte et reléguée au second plan. Comme si partout, y compris dans les sphères des activistes climatiques, on s’était résigné à sa présence. Tout se passe comme si les avantages immédiats, y compris dans les luttes militantes, nous empêchait de pousser trop loin la critique.
Or, refuser de voir la continuité qui existe entre d’une part, ce triste projet transhumaniste et d’autre part, le numérique dans ses usages les plus répandus, à savoir Internet, le smartphone, les réseaux sociaux, les messageries ou l’IA, c’est se voiler la face. Refuser de voir que le numérique du quotidien fait partie du projet transhumaniste, c’est se voiler la face. C’est pourquoi le combat ne peut pas se mener dans la demi-mesure (alternumérisme, open source, numérique responsable,...). Il faut avoir à l’esprit que la numérisation du monde est un projet global et cohérent qui ne peut être combattu que dans sa globalité. Refuser de voir cette évidence, c’est jouer le jeu de l’adversaire.
Les arguments pour ne pas s’attaquer frontalement aux usages du quotidien, domestiques sont basiques : « c’est plus pratique », « c’est plus rapide », « c’est moins cher », « on n’arrête pas le progrès », « chacun est libre, ça existe, je m’en sers »... Dans les maisons, dans les familles, dans les foyers, faire disparaître le numérique (ordinateurs, tablettes, téléphones mobiles, etc.) relève bien souvent d’une gageure.
Et en même temps, ces arguments sont imparables. Qu’avons-nous à y opposer, sinon des arguments moraux et culpabilisants, ou une alerte environnementale apocalyptique toujours différée que personne ne veut entendre et qui n’a d’autre effet que nous faire passer pour une secte de prêcheurs millénaristes.
La difficulté est encore plus insurmontable dans le domaine professionnel : « Vous ne pensez tout de même pas que vous allez renverser le cours du monde avec vos petits tracts en papier ? ». Éradiquer le numérique dans les associations, les entreprises de toute taille, les administrations, les universités, les États, les organisations intergouvernementales ou supranationales, dans toutes les institutions de l’Union européenne, à l’ONU, dans toutes les organisations, de tous les villages, de toutes les villes, de toutes les régions, de tous les pays, sur tous les continents, à travers tous les océans. Supprimer tous les ordinateurs, tous les ordiphones, arrêter l’IA, la 5G, la 4G et toutes les G. « C’est tout simplement irréalisable », nous diront la plupart. « Vous n’avez sans doute pas conscience de ce que vous envisagez ! ». Et c’est bien ce procès en irréalisme, ce reproche d’utopie qui nous sera fait d’abord. On aura alors compris la portée de notre projet : il ne s’agit pas de réduire notre consommation d’écrans. Mais bien de revenir à rien de moins qu’une situation du numérique qui était celle de 1850. c’est-à-dire zéro numérique dans le monde.
Cette première mise au point entend écarter le reproche en inconscience : nous avons bien clairement conscience de l’immensité, du gigantisme, de la dimension astronomique de ce projet. Nous mesurons combien infime est l’espoir de réussir. Mais nous n’avons pas d’autre choix.
« Et puis ce n’est pas souhaitable », nous diront-ils encore. Qui accepterait ce retour en arrière ? Ceux qui comme nous sont convaincus que c’est notre seule issue pour échapper au désastre. Et le désastre est sous nos yeux. Voyez seulement !
Chacun des thèmes qui vont être ici énumérés mériterait d’être développé, et pourtant chacun devrait suffire à lui seul à nous faire comprendre que c’est le mal absolu qui se dissimule derrière la numérisation du monde. Combien de fois ai-je lu ou entendu de la part de sérieux détracteurs du numérique2 le poncif suivant : « Sans aller jusqu’à diaboliser le numérique... » ou « Il ne s’agit pas bien sûr de diaboliser le numérique... ». Il nous faut revendiquer et assumer le droit de le diaboliser. Sans grand effort, il serait même facile de développer ici une version « mystique » propre à séduire les esprits perchés, mais ce texte y perdrait trop en crédibilité pour les esprits rationnels. Considérons seulement, sérieusement, objectivement, comment le numérique a facilité et amplifié les fléaux suivants, et comment certains qui n’existaient quasiment pas avant lui sont advenus avec le numérique.
- la cybercriminalité, le dark web : narcotrafic en ligne, traite d’êtres humains, enlèvements, meurtres commandités, tortures et actes de barbarie se développent.
- les arnaques et escroqueries en ligne
- les fake news, puis les deep fake. Quelle évolution à prévoir avec l’IA et l’IAG ?
- le porno, gratuit, violent, sordide, à portée de tous, y compris des enfants
- l’hypersexualisation et marchandisation des corps (Onlyfans, ...)
- Les réseaux sociaux avec la haine en ligne
- les messageries cryptées dont raffolent les activistes
- le cyberharcèlement
- les cryptomonnaies : l’appât du gain, l’attachement aux biens matériels, l’éloignement des spiritualités (partout dans le monde)
- Les jeux de hasard en ligne
- La marchandisation du monde et du vivant
- le clonage humain
- la surveillance et le contrôle des populations et des individus
- les atteintes aux libertés individuelles et au droit à l’anonymat
Ainsi la méfiance prend la place de la confiance. La haine supplante la fraternité. L’individualisme et la compétition deviennent la règle. La solitude et l’isolement sont plus forts.
Si ce n’est pas l’enfer, ça y ressemble...
Oui, bien sûr, il faut diaboliser, diaboliser et encore diaboliser le numérique. Pour accompagner vers cette prise de conscience généralisée indispensable au projet de libération de l’emprise numérique. Pour agir maintenant, pour la déprise numérique. On doit le diaboliser pour ce qui se trouve à l’intérieur mais aussi pour ce qu’il provoque à l’extérieur. Et là encore, les dégâts sont indescriptibles : inégalités, violence, misère, épidémies virales, maladies mentales, suicides…
Si ça ressemble à l’enfer, c’est que le numérique est diabolique.
Et préparons-nous déjà à accueillir le numérique quantique…
Cette forme de radicalité peut hélas être perçue comme de l’intransigeance. Les termes « éradiquer » ou « éradication » présenteraient un risque non négligeable de dépréciation du message. En effet ces termes sont très négativement connotés (Les nazis voulaient « éradiquer » les Juifs ; on « éradique » des « nuisibles »). Ces connotations négatives facilitent la critique en faisant passer la nécessaire radicalité pour de l’intransigeance malsaine et totalitaire, qu’il conviendrait de modérer ou de tempérer. Or le numérique se nourrit de nos hésitations. Ne pas le dénoncer radicalement suffit à le renforcer.
Renoncer au numérique sans vouloir l’éradiquer, c’est comme jeter nos couteaux et laisser les fusils aux robots.
Bien évidemment, la crédibilité de la démarche de déconnexion cohérence imposerait de commencer par appliquer à soi-même. Ne serait-ce que pa souci d’exemplarité. Mais qui suivrait si l’on demandait cela tout de suite ? Sans doute de valeureu(se)x(s) militant(e)s3 que je tiens ici à saluer et auxquel(le)s je tiens exprimer mon plus profond respect, pour le combat patient qu’ils et elles mènent sans relâche depuis tant d’années. Mais il faut tenir compte du principe de réalité : on n’obtiendrait pas le rassemblement de masse recherché. Parce qu’il est impossible de sauter l’étape indispensable de la prise de conscience généralisée. Sans jamais renoncer aux efforts individuels de ceux qui en sont capables, c’est donc cela qui doit être notre premier objectif.
Mais cette voie n’est pas la seule. Il ne serait pas sérieux de croire que la population mondiale peut, du jour au lendemain se passer du numérique dans ses usages du quotidien, ni d’entrevoir une disparition totale du numérique avant un horizon indéterminé.
C’est pourquoi, parallèlement à ce combat de première ligne, parce que certains signes montrent que les mentalités sont prêtres, il est temps de renforcer un autre front à même de rassembler massivement : c’est la lutte sur le terrain des idées. Car c’est d’abord sur le terrain des idées qu’un espoir subsiste. Dans le monde entier, partout où il reste de Terriens attachés à leur planète, des humains de bonne volonté proches du vivant, des paysans cultivant leur terre, la possibilité de renverser la vapeur existe. Elle reste une hypothèse, certes fragile, mais encore possible.
Si nous voulons conserver cette maigre chance de mobilisation générale, il serait suicidaire de nous imposer dès maintenant de renoncer aux outils et aux technologies auxquelles, par ailleurs, nous sommes parfois attachés, ou plutôt desquelles nous sommes souvent dépendants. Rien ne nous oblige à le faire. Il ne sera demandé à personne de renoncer à son ordinateur ou à son ordiphone… Bien sûr, si certains y parviennent, on ne peut que les encourager en les félicitant. Il y aura toujours des héros ou des alliés qui s’en sentiront capables. La déconnexion éthique individuelle reste un modèle expérimental destiné à résister et à maintenir la pression sur les institutions. Lorsqu’elle prend la forme d’expériences territorialisées et collectives, la déconnexion totale peut même devenir une vitrine qui sert à démontrer, et permet de diffuser note projet. Mais elle ne peut pas devenir une exigence initiale pour les futurs adhérents. Car elle ne doit pas nous détourner de notre objectif collectif politique. Individuellement, chaque individu qui décide de rejoindre le projet reste libre du moment de son passage aux actes. Si l’on peut comprendre l’impatience de retrouver le vrai goût de la vie, ou le besoin de mise en cohérence idées/actes, notre démarche est toute autre : elle est politique et donc collective. Ce qui est recherché dans un premier temps c’est l’adhésion aux idées, au principe, aux valeurs. Parallèlement, jusqu’à ce que notre projet de déprise numérique soit devenu majoritaire (ou suffisamment partagé, à nous d’en déterminer le seuil), il faudra multiplier les expériences collectives locales. Plaider sans concession. La victoire sera collective. Démocratique. Mondiale. Et locale. Et encore mondiale. Et encore locale. Avec toujours le risque de l’échec. Mais toujours vivace l’espoir d’un futur meilleur car nous avons en commun la conviction que notre futur, celui de nos enfants, et celui des autres vivants, serait meilleur sans numérique.
C’est notre seule issue pour échapper au désastre. En effet, face à ce problème planétaire, les expériences locales sont à encourager, à envisager comme une étape, une phase transitoire. Il s’agit de multiplier des îlots, des sortes de safe place sans numérique. L’objectif final ne sera pas atteint tout de suite. Il n’est rien d’autre que d’éradiquer toute forme de numérique et toute forme d’informatique de la planète. Du Canada au Mexique en passant par le Panama et le Groënland, jusqu’à la Chine, Madagascar, Berlin, Belloc en Ariège, Lamazère, ou Montcuq.
Si on n’a pas encore compris la catastrophe vers laquelle nous emmènent ces libertariens et ces transhumanistes, alors on n’a rien compris ou bien l’on se fait complice. Matthieu Amiech, du collectif Écran Total le rappelle très justement dans son dernier livre4 : « Qui ne conteste pas l’emprise numérique n’a rien de sérieux à dire sur le capitalisme ». Et donc encore moins sur le transhumanisme. Si en revanche, on est conscient de la catastrophe qui vient et qui a commencé, alors, il n’y a aucune hésitation à avoir : il faut clamer haut et fort notre opposition radicale au numérique. Que l’on s’entende bien encore une fois : cette prise de position n’est pas un engagement à se passer du numérique tant qu’il existe. Il s’agit de se positionner en faveur de son abolition qui sera décidée démocratiquement puis mise en œuvre par les peuples, dans le plus vaste mouvement de libération ayant jamais existé.
À ce jour, cette prise de position radicale est encore ultra minoritaire, en France comme dans le monde. N’empêche, il existe un peu partout sur la planète des mouvements contestataires qui alertent, qui mettent en garde contre ce danger du numérique. Trop souvent hélas, on trouve des mouvements limités à la lutte contre les méfaits des écrans ou la consommation énergivore des data-centers. Même si c’est déjà un début qui fait plus facilement consensus, il ne faut pas en rester là. Ce n’est que l’arbre qui cache la forêt. Ne jamais perdre de vue, malgré l’ampleur – et le mot est faible - de la guerre à mener, que notre adversaire n’est pas la surexposition aux écrans qui fait augmenter les taux de suicides et de maladies psychiatriques, ni l’extractivisme des minerais rares qui ravage l’Afrique, ni l’exploitation des enfants qui meurent dans les mines, ni la surconsommation électrique qui aggrave le réchauffement climatique, ni tant d’autres dommages qui masquent le sujet : le numérique est le faux-nez du transhumanisme. C’est une guerre contre l’humanité pour établir le règne de l’homme-machine.
S’il existe une solution pour échapper à ce désastre, elle ne peut être que démocratique, délocalisée, multicolore et populaire. Elle ne peut-être que dans la prise de conscience généralisée qui précédera l’action. Elle est dans la mise en réseau de nos moyens pour parvenir à cette prise de conscience mondiale et généralisée. Partout, toujours, en texte, en musique, en peinture, en essai, en conférence, en réunion associative, syndicale ou politique, discussion de comptoir, en repas de famille, avec tact et mesure, patiemment convaincre de l’urgence de revenir à une société humaine, avec zéro numérique. Et s’il faut pour cela revenir un ou deux siècles en arrière, pourquoi pas, si c’est pour éviter que celui-ci ne soit le dernier.
RXINA, 24 janvier 2025
Pour terminer sur une touche de poésie, je voudrais citer Wendell Berry, poète fermier contemporain du Kentucky :
« Si nous sommes devenus un peuple incapable de penser, alors, la pensée brute de la puissance nue, de l'avidité nue pensera à notre place. »
Nul lieu n'est meilleur que le monde, Poèmes choisis et traduits de l'américain par Claude Dandréa, Arfuyen, août 2018, 160 p., 18€
1 - Même si personne, cependant, n’est obligé d’être contre. Certains peuvent en effet trouver des avantages et des bienfaits à tous ce progrès technologique, y compris à la vision finale d’un monde de cyborgs ou d’humains hyperconnectés. On a encore le droit de penser avec Elon Musk que la colonisation de Mars est la solution ultime à la survie de l’humanité. On a le droit.
2Par exemple Michel Desmurget qui a fait un travail de recherche extraordianire dans La fabrique du crétin digital. Mais il est loin d’être le seul.
3 - Je pense particulièrement à certaines membres d’Écran Total Occitanie que je connais personnellement, où à tant d’autres, ici ou là en France, qui pratiquent la déconnexion et le refus individuel et collectif du numérique dans leur vie quotidienne. Leur engagement est essentiel et il faut encourager tous ceux, celles et celleux qui le souhaitent à les rejoindre dans la résistance.
4 - Peut-on s’opposer à l’informatisation de nos vies ?, La Lenteur, 2024
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