Depuis les années
1980, la société a choisi de s’inspirer dans tous les domaines de
la logique d’entreprise et d’économie. Internet a envahi nos
vies.
La recherche
d’efficacité, de rationalité s’est répandue comme une trainée
de poudre.
Partout on a voulu
chasser le hasard et le gaspillage, planifier, mutualiser,
rationaliser, rentabiliser, optimiser.
Or ce qui pourrait
apparaître comme une louable intention cache en réalité une
évolution inhumaine.
À
l’école : les enseignants doivent s’inscrire sur des
créneaux d’utilisation des équipements (piscine, stade, …), au
prétexte de rationaliser l’utilisation de ces équipements,
d’éviter le gaspillage des créneaux libres, etc. Cela constitue
en vérité une entrave à la liberté de choisir, d’improviser,
d’utiliser ces équipements quand bon nous semble.
Dans le domaine de
la santé :
Chez le médecin :
il devient impossible d’obtenir un conseil par téléphone :
tout appel téléphonique débouche sur un répondeur ou une
assistance virtuelle. Plus de voix humaine pour échanger avec vous.
Une secrétaire médicale, c’est trop cher. Vous êtes dirigé vers
un site internet de prise de RV en ligne. On se dirige de plus en
plus vers des consultations en ligne, par écran interposé.
Dans tous les
anciens « services publics », c’est la même logique
qui est à l’honneur, de rentabilité d’efficacité, de
mutualisation des moyens… Vive Internet !
On croit
s’améliorer, progresser. Mais on régresse. On affaiblit
l’humanité.
Contre cette
évolution que je juge néfaste, je veux ici réhabiliter le hasard,
le gaspillage, l’inefficacité. Comme la lenteur contre la vitesse.
Comme la décroissance contre la croissance.
Le hasard ne
choisit pas. Il donne les mêmes chances à tous. Il nous met tous
sur un pied d’égalité.
Le gaspillage
garantit la liberté. Nul besoin de planifier, de se répartir des
créneaux, de mutualiser les moyens. De travailler sans stock, à
flux tendu. Au contraire, avec le gaspillage autorisé, nous pouvons
utiliser les moyens librement, immédiatement, sans autre contrainte
que leur disponibilité.
L’inefficacité
sert à nous rappeler notre fraternité. Elle nous dit que nous
méritons tous notre condition humaine. Ce ne sont pas seulement les
meilleurs, les forts, les gagnants, les plus efficaces qui méritent
la reconnaissance d’être humain, mais aussi les faibles, les
perdants, ceux qui se trompent et ceux qui échouent.
Bien. Une fois ceci
posé, il faut impérativement définir des limites.
Car j’entends déjà
les oppositions légitimes à ce texte. Mais laissez-moi terminer.
Car bien sûr, on ne peut pas s’arrêter là.
Le hasard ne fait
pas toujours bien les choses. Il peut être accepté, toléré, mais
pas recherché.
Le gaspillage ne
peut pas être illimité. Il peut être accepté, toléré, mais pas
recherché.
L’inefficacité ne
doit pas être recherchée. Elle peut être acceptée, tolérée,
mais pas recherchée.
Sans limites, c’est
le chaos qui nous attend. Donc oui, on va devoir poser des limites et
rechercher un équilibre, mais ce que j’ai voulu exprimer,
c’est une alerte sur le danger que constitue la voie du
tout-efficace, du tout-contrôle et du tout-rationnel.
Cette voie nous
entrainerait vers un monde ultra-contrôlé, ultra-sécurisé,
ultra-rationnel où les libertés disparaitraient peu à peu, dans
lequel les faibles seraient peu à peu éliminés et remplacés peu à
peu par des machines et des robots.
Mais là je tombe
dans la mode de la science-fiction dystopique.
Restons sérieux et
revenons au sujet. Car après réflexion, le problème reste entier :
quelles limites ?
À
quel niveau ? Comment sont-elles décidées ? Qui les
pose ?
Il reste à définir
une voie juste et équilibrée entre des niveaux de hasard, de
gaspillage, d’inefficacité qui soient tolérables et tolérés
sans que ce hasard, ce gaspillage ou cette inefficacité ne soient ni
combattus, ni recherchés.
Super texte !
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